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Faut-il envoyer ses enfants à l’école ?

Christophe VINCENT – le 4 juin 2002

Mettriez vous vos enfants dans une école dont le directeur vous dirait : " Nos professeurs ne connaissent rien de la vie, ils sont coupés des réalités et en plus, ils ont une facheuse tendance à parler pour ne rien dire. " ?

C'est pourtant ce qu'a déclaré Claude Allègre, l'ancien ministre de l'éducation nationale, à propos des enseignants qu'il avait sous ses ordres ( Extraits du livre " Toute vérité est bonne à dire " - Entretiens entre Laurent Joffrin et Claude Allègre ) :

A propos de l’enfermement de l’éducation nationale :

Claude Allègre : (…) Au fond, les enseignants ne sortent jamais de l’école. Ils vont à l’école comme élèves, à l’université comme étudiants, ils passent des concours et ils retournent à l’école ou au lycée comme enseignants. Ils ne connaissent rien de la vie, du chomage,des réalités des autres professions. Heureusement, la féminisation de l’enseignement secondaire remédie un peu à ce système en vase clos. Beaucoup d’enseignantes sont mariées avec des cadres ou des employés du public ou du privé. Elles sont plus ouvertes sur le monde. Et, comme elles ont des enfants, elles sont plus sensibles aux dysfonctionnements du système éducatif ! L’une d’entre elles me racontait qu’elle avait découvert une chose à ses yeux incroyable : dans le privé, les premiers jours d’absence maladie ne sont pas remboursés par la sécurité sociale. Elle l’ignorait totalement. Puis elle a ajouté : " Si on appliquait ce système dans l’éducation nationale, on réduirait sacrément le nombre des absences ! " C’est sur ces profs, les mères de famille, que je comptais pour pousser le système à se réformer. Malheureusement, si elles constituent 55% des enseignants du secondaire, il y en a peu dans les instances syndicales.

Je crois que l’on ferait beaucoup pour l’évolution de l’éducation nationale si l’on demandait à chaque enseignant de passer une semaine dans une entreprise. Juste pour voir. Pour voir la vie réelle, celle que mèneront la plupart des élèves.

A propos du jargon qui a cours dans l’éducation nationale :

Laurent Joffrin : Une chose surprend toujours le profane, c’est le vocabulaire particulier employé dans le milieu enseignant…

Claude Allègre : C’est un volapuk ! A l’éducation nationale, on ne parle pas français, on parle " ednat ". Une langue dont je connais désormais un peu du vocabulaire, mais dont je ne maitrise pas les subtilités. Le sommet,ce sont certains cours de pédagogie des IUFM. On parle, par exemple,du " référentiel bondissant " : c’est un ballon. Dans une leçon de pédagogie, on a pu écrire qu’il faut toujours garder en cohérence le système de coordonnées personnelles avec le référentiel bondissant. Ça veut dire : en foot ou en basket, il faut savoir ou est le ballon.

L.J : C’est une caricature ou vous l’avez vraiment lu ?

C.A : Je l’ai lu.

De même que j’ai lu : " Faché de ne pouvoir exprimer ses potentialités de manière interne, Nicolas s’investit dans l’espace extérieur ". ça veut dire : Nicolas s’embête en classe, il regarde par la fenêtre.

Je me souviens d’avoir visité une école, une école du XXI ème siècle, qui marchait bien. Les enseignants travaillaient en équipe. A la fin de la visite,  je dis : " Bon, c’est bien, je vois qu’il y a beaucoup d’intervenants, c’est bien " ; et là-dessus la directrice intervient et me dit : " Mais Monsieur le Ministre, je vous rassure, l’unicité du référentiel est respectée ".ça voulait dire qu’il y avait un maître principal.

Ou bien, je vais visiter un collège et l’un des inspecteurs qui m’accompagnent dit aux profs : " En somme, vous appliquez une pédagogie d’isomorphisme ".

L.J : Qu’est ce que ça veut dire ?

C.A : Je n’ai pas osé posé la question, j’ai eu peur de passer pour un imbécile ! C’est simple. Quand l’équipe de profs travaille en équipe, elle fait travailler les élèves en équipe. Quand elle travaille individuellement, elle fait travailler les élèves individuellement. On calque ce que fait l’élève sur l’attitude de l’équipe pédagogique. Isomorphisme. Vous devriez le savoir !

Un autre jour, on me propose de me faire visiter un atelier de " motricité rapprochée ". J’étais intéressé, je me demandais ce que c’était que cette nouvelle expérience. En fait, il s’agissait d’apprendre à écrire. La motricité, c’était le mouvement que fait la main en écrivant !

C’est un mal français. On dit souvent que les philosophes français, quand ils ont inventé un mot, pensent qu’ils ont inventé un concept. Je crois que pour certains c’est vrai. On confond nouveauté conceptuelle et vocabulaire abscons. Par l’intermédiaire des IUFM, ces " philosophes du jargon " ont contaminé l’éducation nationale. Par exemple, pour dire qu’on va donner des cours particuliers à un élève, on dit à des parents d’immigrés : " Nous faisons participer votre fils à une classe de remédiation ". Que vont-ils comprendre ? Déjà, François de Closets disait il y a dix ans que, lorsqu’il allait à une réunion de parents d’élèves, il ne saisissait pas ce que disait le prof principal ! C’est comme ça. Et les circulaires sont comme ça. C’est souvent écrit dans un volapuk épouvantable. Evidemment, ça renforce les discriminations sociales…

L.J : Vous ne pouviez pas changer cela ?

C.A : J’ai essayé. J’ai envoyé des lettres d’instruction demandant qu’on parle français. Je l’ai répété aux réunions de recteurs et de directeurs. J’ai refusé de signer des circulaires en " ednat ". Mais je me suis fait des ennemis.

Je me souviens d’une visite de lycée. J’avais fait des plaisanteries sur le " référentiel bondissant " à la télévision. J’ai été pris à partie par une dame qui était professeur d’éducation physique. Elle m’a dit : " Vous vous moquez de nous à la télévision ! Vous êtes un scientifique. Dans votre domaine, vous avez bien des mots techniques, pourquoi pas nous ? " Je lui ai répondu que les cientifiques créent des mots quadn ils n’existent pas dans la langue française. Mais, pour le reste, ils parlent français. Un ballon, c’est un ballon, il n’y a pas besoin de l’appeler référentiel bondissant, excusez moi !

Assurément, ça traduit quelque chose. Un enfermement et une volonté de réhabilitation à la fois. Un complexe d’infériorité. Les profs de gym veulent être reconnus à l’égal des autres. Alors ils compliquent leur expression, comme les autres. Pourtant, le prof d’éducation physique est un prof essentiel,parce qu’il entretient un rapport différent avec l’élève. Il peut faire énormément pour les élèves rebelles, difficiles. Je n’ai aucun à priori à l’encontre des profs de gym, au contraire. Mais certains l’ont pris comme ça…

L.J : Parce que les mots sont plus nobles, la concierge préfère qu’on l’appelle gardienne et le chef du personnel DRH. C’est humain…

C.A : Oui. Et puis les mots nouveaux vous appartiennent. C’est la même logique que le médecin de Molière. A partir du moment ou les mots ne sont pas compris des autres, ils vous donnent une supériorité.

 

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